Professeur Alassane Diédhiou : « Le futur ne dépend-il que du présent et non du passé ? »

POLITIQUE – ANALYSE

Entre théorie de Markov, mutations de l’électorat et limites du pouvoir du décret, le professeur Alassane Diédhiou livre une réflexion critique sur les stratégies politiques au Sénégal. Dans une tribune, il interroge la pertinence des alliances, des ralliements et des nominations dans la conquête du pouvoir, tout en réaffirmant sa confiance dans la dynamique de PASTEF-Les Patriotes.**

Par Professeur Alassane Diédhiou

La politique sénégalaise est-elle condamnée à reproduire les mêmes erreurs ou peut-elle tirer les leçons de son passé ? C’est toute la question soulevée par le professeur Alassane Diédhiou dans une réflexion qui met en parallèle la théorie mathématique des chaînes de Markov et les pratiques politiques contemporaines.

En 1902, le mathématicien russe Andreï Markov introduisait une théorie qui allait marquer durablement le domaine des probabilités. Dans une formulation simplifiée, cette théorie stipule que l’évolution future d’un système dépend de son état présent, sans nécessiter la connaissance de l’ensemble de son passé.

Transposée au champ politique, cette approche amène le professeur Alassane Diédhiou à s’interroger sur les méthodes utilisées par les dirigeants sénégalais. Selon lui, certains responsables politiques semblent agir comme si les expériences passées ne devaient pas nécessairement guider les stratégies du présent.

Le pouvoir du décret face à la réalité des urnes

Dans sa tribune, le professeur Alassane Diédhiou établit un parallèle entre l’attitude du leader de KIIRAAY et les pratiques de gouvernance de plusieurs présidents qui l’ont précédé. Il rappelle que les régimes d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall disposaient de nombreux directeurs généraux et présidents de conseil d’administration issus de leurs coalitions respectives.

Pour autant, souligne-t-il, cette maîtrise des leviers institutionnels n’a pas empêché ces deux anciens chefs de l’État de connaître la défaite électorale.

« Ce n’est pas en nommant des DG, des PCA ou des ministres que l’on est sûr de gagner une élection », soutient-il, invitant les acteurs politiques à dépasser la seule logique des nominations pour mieux comprendre les aspirations réelles des électeurs.

De la logique des grands électeurs à l’affirmation des convictions

L’une des principales évolutions relevées par le professeur Alassane Diédhiou concerne le comportement électoral des Sénégalais. Il estime que, depuis la fin des années 1980, le modèle de vote a profondément changé.

Autrefois, explique-t-il, les suffrages étaient largement influencés par les cadres occupant de hautes fonctions, les responsables politiques, les chefs religieux, les chefs de village ou encore les autorités coutumières. Dans de nombreuses localités, les populations pouvaient être appelées à voter en faveur d’un candidat parce qu’un fils du terroir était ministre, directeur général ou député.

Cette logique de vote par procuration, assimilée à un système de « grands électeurs », aurait progressivement perdu de son influence. Désormais, les citoyens accorderaient davantage de poids à leurs convictions personnelles et à leur appréciation des enjeux politiques.

Pour l’auteur, les consignes de vote ne produisent donc des effets significatifs que lorsqu’elles sont en adéquation avec les aspirations de l’électorat.

Quand les additions politiques ne donnent pas le résultat escompté

Pour étayer son raisonnement, le professeur Alassane Diédhiou revient sur plusieurs épisodes marquants de l’histoire électorale sénégalaise.

Il évoque notamment l’élection présidentielle de 2000, dont le premier tour avait placé Abdou Diouf en tête avec 690 910 voix, soit 41,30 %, devant Abdoulaye Wade, crédité de 518 740 voix, soit 31,01 %. Moustapha Niasse obtenait 280 538 voix, tandis que Djibo Leyti Ka recueillait 117 484 suffrages.

L’auteur s’intéresse particulièrement à l’appel de Djibo Leyti Ka en faveur d’Abdou Diouf au second tour. Arithmétiquement, le cumul des voix obtenues par les deux candidats au premier tour dépassait 808 000 suffrages. Pourtant, au second tour, Abdou Diouf obtenait 687 969 voix, contre 989 332 pour Abdoulaye Wade.

Pour le professeur Alassane Diédhiou, cet épisode illustre les limites des calculs fondés sur de simples additions de voix. Une consigne de vote ne garantit pas automatiquement le transfert mécanique des suffrages. L’électeur demeure libre de son choix.

Il convoque également l’exemple de l’alliance « Mbourou ak Soow », formée autour de Macky Sall et d’Idrissa Seck après la présidentielle de 2019. Avec un score cumulé présenté comme particulièrement élevé, cette alliance pouvait apparaître, sur le papier, comme une force électorale difficile à battre.

Mais les élections locales et législatives de 2022, marquées par la progression de la coalition Yewwi Askan Wi, ont montré, selon lui, que les équilibres politiques ne sont jamais définitivement acquis. Les résultats de 2024 ont ensuite confirmé, à ses yeux, la fragilité des certitudes électorales.

Les ralliements, entre espoir politique et désillusion électorale

Le professeur Alassane Diédhiou insiste sur une réalité qu’il juge essentielle : les alliances et les ralliements ne se traduisent en véritables reports de voix que lorsqu’ils correspondent aux attentes des populations.

« En politique, on additionne », rappelle-t-il, avant d’ajouter que, dans le langage de l’arithmétique, « même une soustraction est une addition, on ajoute l’opposé du nombre ».

À travers cette formule, il met en garde contre les stratégies qui consistent à additionner les soutiens de responsables politiques sans mesurer leur influence réelle sur le terrain.

Il cite également le cas d’un responsable politique de la coalition Benno Bokk Yaakaar qui, lors de la présidentielle de 2024, aurait manifesté sa colère contre les habitants de son village après la défaite de son candidat, malgré les dépenses engagées pour mobiliser les électeurs : repas, transport et distribution de tissus.

Pour l’auteur, cet exemple traduit les limites d’une conception de la politique fondée sur les dépenses, les moyens matériels et l’autorité des responsables.

PASTEF, la vente des cartes et le pari de l’implantation territoriale

Dans la dernière partie de sa tribune, le professeur Alassane Diédhiou porte un regard résolument optimiste sur la dynamique de PASTEF-Les Patriotes.

Il considère la vente des cartes de membres comme un indicateur important de la mobilisation militante. Selon lui, la vente d’un million de cartes pourrait constituer un signal fort de l’implantation du parti et de sa capacité à structurer son action sur le terrain.

L’auteur avance également qu’un tel volume de cartes pourrait correspondre à 40 000 cellules de 25 membres chacune. Il y voit un potentiel de déploiement militant considérable, susceptible de peser sur les prochaines échéances électorales.

Ces chiffres relèvent toutefois d’une projection politique : une carte de membre ne correspond pas automatiquement à une voix dans les urnes, et l’implantation militante ne garantit pas, à elle seule, une victoire électorale.

« Le combat pour le projet continue »

Abordant les récents changements intervenus au sein de l’appareil d’État, le professeur Alassane Diédhiou s’interroge sur l’ampleur des limogeages annoncés lors d’un Conseil des ministres. Il y voit un phénomène inhabituel et invite les responsables politiques à méditer sur les leçons de l’histoire.

Loin de considérer ces changements comme un affaiblissement de PASTEF, il estime, au contraire, que le parti en sort renforcé par la mobilisation de sa base militante.

En guise de conclusion, il adresse ses félicitations aux cadres patriotes récemment remplacés, saluant leur travail et leur attitude face aux décisions du pouvoir.

« Notre combat pour le projet continue, et nous le gagnerons en 2029, mais avant en 2027 », affirme-t-il, avant de lancer, avec une pointe d’ironie : « Nous attendons impatiemment le décret. »

Une manière, pour le professeur Alassane Diédhiou, de rappeler que les carrières administratives peuvent être tributaires d’un décret, mais que l’issue d’une élection demeure, en dernier ressort, entre les mains des électeurs.

C.M.K horizon.sn

HORIZON.SN
HORIZON.SN
Articles: 278

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *